2740 miles, nouvelle

Je vous fais partager une nouvelle, qui n’a pas été retenue suite à un changement de format, malgré d’élogieux commentaires. J’espère que vous aimerez !

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2740 miles

Tout a commencé à la mort de ma mère. Plus rien ne nous retenait plus à New York, sinon des souvenirs qui nous faisaient mal. Un jour, un homme inconnu est venu chez nous, a inspecté notre appartement, une moue figée sur la bouche, et a finalement tendu à mon père une liasse de billets, qui m’a paru assez maigre. Et ce fut fini de notre vie à New York. Mon père avait décidé de partir vers l’Ouest américain. Direction San Francisco ! J’étais à la fois très excité et très inquiet. Beaucoup de gens entamaient ce voyage, dans l’espoir de trouver de l’or en Californie. Quelques-uns de nos voisins avaient cédé à l’appel de la richesse. Mais nous n’avions jamais eu de leurs nouvelles.

Je voulus lire les journaux. Nous partions dans deux semaines, et il fallait que je m’informe un maximum. Malheureusement, les gros titres ne me renseignaient guère, et je n’avais pas l’argent pour les acheter, afin de les lire en entier. Je songeai alors que connaître notre trajet pourrait m’aider à appréhender les difficultés à venir. La droguerie vendait des cartes, mais c’était cher. Je soupirai en constatant qu’il me faudrait deux dollars pour acquérir une carte des Etats-Unis. Deux dollars ? Où allais-je les trouver ? Voyant mon désarroi, le droguiste m’interrogea :

« Qu’est-ce qu’il y a, petit ?

– J’ai besoin de cette carte, mais je ne peux pas me la payer. Pourquoi est-ce si cher ?

– Parce que celle-ci est précise, et imprimée en couleurs ! Regarde !

Il la déplia soigneusement devant moi, et je pus observer les belles montagnes, représentées en marron, les plaines, en vert, les déserts, en jaune… J’allai poser mon index sur New York quand l’homme m’arrêta :

– Ne touche pas ! Paye et tu pourras l’emporter.

– Je n’ai pas deux dollars !

– Va travailler et tu les auras.

– Qui m’embaucherait ? Je n’ai que treize ans !

– Va voir sur les docks, ils ont toujours besoin d’aide et ne te demandera pas ton âge. Ou fais la manche si tu es trop paresseux. »

Il me chassa de sa boutique d’un revers de la main.

Je n’étais pas paresseux. J’étais prêt à tout pour soutenir mon père, d’un naturel assez naïf. Il avait beaucoup souffert après le décès de ma mère, et s’était réfugié dans la boisson. J’avais grincé des dents quand j’avais appris la maigre somme qu’il avait gagnée en vendant notre appartement. Mais que pouvais-je dire ? A ses yeux, je n’étais qu’un gamin. En tout cas, si je pouvais gagner quelques sous en plus pour aider, ce n’était pas la difficulté qui m’effrayait.

Le lendemain matin, je me présentai donc à un contremaître, sur les docks. Il me toisa, avant de me dire de rentrer chez moi.

« Monsieur, je vous en prie ! Je ne rechigne pas à la tâche et j’ai vraiment besoin d’argent ! Si vous ne m’embauchez pas, il ne me reste qu’à mendier !

Cette petite tirade me valut toute son attention. Par chance, j’étais plutôt du genre gringalet, ce qui rendit mon mensonge crédible.

– Bien. Je te prends une journée à l’essai. Tu commences tout de suite, tu finis quand il fera nuit. Tu pourras prendre une pause pour manger. Et je te donnerai deux dollars ce soir si le boulot est soigné. »

Je sentis venir le coup monté. Il allait me faire travailler comme un esclave avant de me virer pour une broutille. Mais avais-je le choix ? J’acceptais.

Ce fut la journée la plus épuisante de toute la vie. Nous devions sortir des caisses remplies de marchandise (j’ignorai laquelle, mais ce devait être les choses les plus lourdes qui existent au monde) et les porter sur une charrette à cheval. Il n’y avait rien à comprendre. Juste à porter. Parfois, il fallait s’y mettre à deux. Au bout de deux caisses, je voulais juste me coucher par terre et dormir. Mais je pensais à mon père, à notre voyage, et je cessai de penser à mon corps, à mes bras qui menaçaient de se détacher de mes épaules, à mon dos qui se tordait inéluctablement vers l’avant et je continuai. La pause de midi fut accueillie par un immense soupir général de soulagement. Même les gros baraqués étaient contents de s’arrêter. Je mourrais de faim, mais n’avais rien prévu. J’allais boire un peu au petit bassin qui servait aussi d’abreuvoir. Le contremaître me vit, et, sans un mot, me tendit un gros morceau de pain. Je le remerciai avec effusions.

« Dépêche-toi donc de manger, nous allons bientôt reprendre. »

Ce geste me rassura. C’était un homme bon, je ne pensais pas qu’il aurait pris soin de me nourrir s’il avait eu l’intention de me congédier sans solde. Le travail fut aussi éreintant l’après-midi, mais au moins, j’étais à peu près sûr d’être payé.

Nous étions encore au printemps, si bien que la nuit tombait assez tôt. Une corne sonna fin de la journée et tous les dockers se dirigèrent, d’un pas lent et morne, vers le comptable. Le contremaître se tenait à côté de lui pour vérifier que seuls ceux qui avaient travaillé se présentaient. J’obtins mes deux dollars. J’étais vraiment heureux. J’allais m’acheter ma carte ! Puis le contremaître m’ouvrit de nouvelles perspectives.

« Tu travailles bien, reviens demain. Je te donnerai le même salaire qu’aux autres, quatre dollars. Nous travaillons tous les jours, sauf le dimanche.

Je calculai rapidement. Nous étions mardi. Et nous partions le vendredi suivant. Ce qui me laissait huit jours ouvrés donc, à raison de quatre dollars par jour, trente-deux dollars au total. Une vraie fortune du haut de mes treize ans. Je n’avais pas envisagé de revenir et de me faire un pécule secret. Mais ce serait très utile ! J’acquiesçais donc.

– Prévois ton casse-croûte cette fois ! »

Je reviens donc tous les jours. Je devins ami avec Tom, le contremaître, et finis par lui confier mon départ prochain.

« Sinon, tu pourrais rester, devenir docker.

– Non. Mon père a besoin de moi. »

Je n’en étais pas persuadé, mais moi, j’avais encore besoin de lui en tout cas. J’avais pris ma décision. Je partirai avec lui.

Je passai un soir acheter ma carte. Le droguiste me reconnut.

« Tiens donc, te revoilà ! Je ne pensais pas te revoir.

– J’ai suivi votre conseil. J’ai travaillé comme dockers.

Il émit un long sifflement admiratif.

– Et beh ! T’es motivé pour te l’offrir cette carte ! Tu t’es fait des muscles en prime !

C’était vrai. Même en si peu de temps, je pouvais voir que j’étais devenu plus carré.

– Bon, tu sais quoi, pour te féliciter de ton courage et de ton obstination, je te la laisse à un dollar et cinquante cents.

– Oh ! Merci beaucoup ! »

Ravi, j’emportai la carte chez nous. Notre chez-nous pour la dernière nuit. Nous partions le lendemain.

Nous ne possédions pas grand-chose, mais il avait pourtant fallu se débarrasser de beaucoup. J’avais réussi à vendre toutes les affaires de ma mère. J’en avais tiré quelques précieux sous que j’avais ajoutés à mes salaires. Il ne nous restait que deux grosses valises. Impossible de charger un coffre. Trop encombrant, trop lourd. Nous avions rendez-vous avec notre guide à midi, au pont de Newark. Nous partîmes donc très tôt. Je m’attendais à être vraiment triste, mais en fait j’étais plutôt vide. Je ne regretterais pas cet appartement sombre et minuscule. Mais tous les souvenirs liés à ma mère y restaient. J’avais un peu honte, mais ça me laissait totalement indifférent.

Nous trouvâmes facilement notre guide. Deux chariots étaient garés au bord de la route principale, et trois hommes patientaient autour en fumant. Mon père alla les saluer.

« Je suis Jeff Stanford, et voici mon fils, Alex.

Un des hommes m’examina en silence des pieds à la tête.

– On n’attendait plus que vous, répondit-il finalement, En route. »

Et sur ces simples mots, la grande aventure commença. J’appris assez rapidement que notre guide, qui nous avait accueillis, s’appelait George, venait d’Irlande, et était assez taciturne. Il avait longtemps travaillé au Texas et connaissait donc particulièrement bien le problème indien. Il avait déjà fait plusieurs fois la route de Los Angeles à New York (dans ce sens et dans l’autre). Quand je lui demandai ce qui serait le plus difficile dans notre épopée, il soupira et répondit « Survivre », sans rire. Je me tournai alors vers les deux autres colons, pour m’éloigner de cet oiseau de mauvais augure.

L’un était français, Pierre, et l’autre italien, Paolo. Tous deux parlaient assez bien anglais, je les comprenais sans difficulté. Ils m’expliquèrent leur histoire avec enthousiasme. Elle était assez similaire. Ils n’avaient rien qui les retenait dans leurs pays respectifs, et avaient décidé de tenter leur chance aux Amériques, comme ils disaient. Pierre voulait ouvrir un restaurant en Californie, Paolo voulait devenir riche grâce à « tous les tonneaux » qu’il allait remplir d’or ». Deux mille sept cent quarante miles nous séparaient de sa fortune. J’avais compté avec un compas, sur ma carte.

Nous parcourions environ vingt-cinq miles par jour. Un peu moins les jours de pluie. En continuant à ce rythme, il nous faudrait cent dix jours pour arriver. Le problème était que nous n’allions pas traverser que des plaines. Il nous faudrait aussi passer par les Rocheuses. Selon Jeff, les contourner nous prendrait beaucoup trop de temps, nous manquerions de vivres. Il avoua ne pas savoir combien de temps il nous faudrait. Il m’annonça que nous arriverions au début de l’automne si tout allait bien. OK. Donc environ le double de temps de ce que j’avais prévu. Tout paraît si facile sur une carte étalée par terre !

Les premiers jours furent les plus difficiles. Notre corps n’était pas habitué à un tel effort. Je remerciais silencieusement mon petit boulot de docker, qui m’avait préparé. Ma jeunesse et mon entraînement me rendaient plus résistant que les deux autres adultes. Mon père, Pierre et Paolo suaient sang et eau. Ils ne se plaignaient pas cependant, mais accueillaient chaque nuit dans un soulagement bruyant. Ils soupiraient, riaient, ôtaient leurs chaussures et préparaient un feu dans une allégresse que je ne leur voyais pas la journée. Pour ma part, je veillais un peu avant d’aller me coucher. C’était le seul moment où Jeff voulait bien me parler. Il m’expliqua qu’il n’aimait pas faire la conversation en marchant, car il était à l’affût des dangers potentiels de l’environnement. Tout s’expliquait. Le soir toutefois, il me parlait de son travail. Il m’apprit plein de choses utiles que l’on ne connaît pas quand on habite en ville : comment repérer les points cardinaux, où s’abriter en cas d’orage, comment fuir un ours…

Au fil des semaines, les bourgades laissèrent place à des villages, puis à des hameaux, et finalement à plus rien. Nous étions seuls avec nous-mêmes, dans l’immensité des plaines de l’Iowa. La nature verdoyante et sauvage était magnifique. L’horizon repoussé à chaque pas défiait notre regard. Nous nous sentions si petits ! Seuls nos pas résonnaient sur le sol, sauf quand nous croisions un animal. C’était tout simplement magique.

Les ennuis commencèrent dans le Nebraska. Un de nos chevaux se cassa une jambe sur une roche instable. J’appris à cette occasion qu’il est impossible de réparer la jambe d’un cheval. Jeff dut l’abattre. Il le découpa ensuite en longues lanières de viande, qu’il disposa sur le toit du chariot que nous garderions. Il recouvrit ensuite cette viande d’un long drap, pour éviter que les insectes ne viennent s’y poser. L’action combinée de l’air et du soleil sécherait la viande, et nous fournirait une bonne réserve de viande séchée en plus. Nous transvasâmes, pendant ce temps, tout ce qui était encore utile du chariot que nous allions abandonner vers celui que nous allions garder. Heureusement, nous avions déjà consommé une bonne partie des réserves alimentaires et beaucoup d’espace avait été ainsi libéré. Nous pûmes ainsi garder tous nos bagages. Et, dès le lendemain, nous étions repartis. Jeff avait l’air un peu contrarié.

Nous arrivâmes tranquillement dans le Colorado. Nous fîmes une pause de trois jours à Denver, une simple bourgade. Mais nous y trouvâmes une auberge et des commerces, pour refaire le plein. A notre grande surprise, Jeff vendit sa viande de cheval. Il m’expliqua plus tard que nous allions bientôt traverser les terres des Indiens, et que s’ils nous prenaient, avoir sur nous de la viande de cheval, animal qu’ils vénéraient, pourrait nous valoir la décapitation, sans autre forme de procès. Il garda l’argent pour lui, arguant que c’était son cheval à l’origine. Personne ne discuta.

Les Indiens. Cette question m’inquiétait beaucoup. On disait tellement de choses sur eux ! Ils collectionnaient les crânes de leurs ennemis, seraient de féroces guerriers sans pitié, ils se tisseraient des plumes dans les cheveux, ils sauraient parler aux animaux, ils s’enduiraient la peau de terre rouge pour se rendre effrayants, ils vivraient nus (même les femmes!), recouverts de peaux de bêtes, ils seraient si forts qu’ils chasseraient les bisons, ils vivraient dans des tentes, et enfin, ne resteraient jamais au même endroit pour ne pas être trouvés… Et j’en oublie sûrement ! Il y avait de quoi être effrayé. J’essayais de me rassurer en disant que ce n’était que des hommes, comme nous, et qu’il était certainement possible de les raisonner. Nous ne leur voulions aucun mal, nous voulions seulement passer. Mais je songeai aussi qu’ils ne parlaient probablement pas anglais. Et mon angoisse grandit jusqu’à devenir une peur franche.

Nous traversâmes les Rocheuses du Colorado avec peine, mais sans obstacle majeur. J’espérais secrètement qu’un incident nous obligerait à nous détourner de notre chemin, que nous passerions ainsi par… et bien ailleurs, là où il n’y aurait pas d’Indiens. J’en parlais un soir à Jeff. Il me dit qu’il y avait des Indiens sur tous les territoires de l’Ouest américain, car les terres y étaient fertiles. Il était impossible de les éviter, à moins de faire demi-tour. Mais il n’y avait pas spécialement de craintes à avoir, au pire, ils nous réclameraient une taxe. La plupart du temps de l’argent, parfois un des objets transportés. Enfin, il y avait toujours quelques personnes, dans chaque tribu, qui parlaient anglais. Plus ou moins bien, mais on s’en sortirait.

Je fus soulagé un moment. Mais dès que nous entrâmes dans l’Utah, mon inquiétude me reprit. Le paysage, qui commençait à être désertique dans le Colorado, devint ici tout à fait vide. D’immenses roches rouges se dressaient autour de nous. Quand l’horizon se dégageait, c’était pour nous dévoiler son immensité désolée à perte de vue. Pourtant, cette terre stérile, même autour du fleuve, n’était pas sans charme. J’étais si impressionné que je n’osai parler qu’en chuchotant. Toute la poussière que nous soulevions sur notre passage venait se poser sur notre peau et nos vêtements. Nous devînmes bientôt nous-mêmes des Peaux Rouges. Il ne nous manquait que des plumes. Mais les rares oiseaux que nous apercevions étaient des vautours. Ils nous observaient marcher sous le soleil torride, en espérant que l’un de nous tomberait, et qu’ils pourraient festoyer. Mais nous avions pris garde à bien suivre le fleuve, pour ne jamais manquer d’eau.

Le deuxième jour à travers l’Utah, alors que nous étions engoncés entre deux falaises qui surplombaient le fleuve, une fumée apparue dans le ciel. Je prévins Jeff, qui marmonna une malédiction à mi-voix.

« Les Indiens ! Ils sont tout proches. Il faut qu’on se dépêche. Accélérons le pas et plus question de pause. Il faut sortir de leur territoire.

– Pourquoi est-ce si urgent ? Tu nous as dit qu’on n’avait pas grand-chose à craindre d’eux…

– Nous sommes sur les terres des Navajos, et ils tolèrent très mal les Américains. Ils considèrent que nous sommes des envahisseurs. Nous aurions pu discuter avec les Utes ou les Gosiutes, mais avec les Navajos… »

A cet instant, un cri retentit. Nous nous figeâmes, avant de repartir au pas de course. Mais un autre cri répondit au premier, puis un troisième. Et soudain, des ombres dansèrent sur le sol. Je levai la tête. Le long de la falaise, à contre-jour, une centaine d’Indiens se tenaient debout, et nous regardaient. Nous n’osions plus bouger. Qu’allaient-ils faire ? Nous les distinguions mal, avec le soleil dans les yeux. Mais, on voyait tout de même qu’ils fussent armés, d’arcs, pour la plupart d’entre eux.

Un des Indiens cria quelque chose, dans sa langue. Dans un bel ensemble, ils levèrent leurs armes. Et tout bascula. Jeff se précipita vers la carriole pour y prendre son fusil et le pointa vers les Indiens. Ils s’agitèrent, nerveux. Ils savaient donc ce que c’était. Néanmoins, ils ne rompirent pas leur ligne. Un autre ordre fut donné par ce que j’imaginais être leur chef. Jeff épaula son fusil, visa un Indien au hasard et tira. Aussitôt, une pluie de flèches tomba sur nous. J’eus la présence d’esprit de me glisser sous le chariot, et je fus ainsi épargné. Pierre s’écroula, une flèche plantée dans la poitrine. Pierre me rejoint très vite, à l’abri. Il m’annonça avoir détaché le cheval, pour éviter que dans la panique, il ne s’enfuie et nous découvre. Où était mon père ? Paolo ne savait pas. Je me retournai pour essayer de voir ses pieds, et le situer. Mon sang se glaça. Il était par terre, derrière le chariot, une flèche dans l’épaule. Il était inconscient !

« Papa ! »

Je voulus me précipiter pour le sauver, mais Paolo me retint.

« Tu ne peux rien faire, reste couvert ! »

Je hurlais et me débattais, mais Paolo me tenait fermement. Et, au bout d’un temps qui me parut infini, l’attaque cessa. Je profitai de la surprise ambiante pour me dégager et me ruer vers mon père. Je le pris dans mes bras, sa tête sur mes genoux. Il saignait beaucoup, mais était encore en vie. Je déchirai un morceau de ma chemise, et m’en servit de tampon, pour faire pression sur la blessure, comme Jeff me l’avait appris.

Jeff ! Où était-il ? Depuis qu’il avait tiré, je ne l’avais plus vu. Je regardai autour de moi, sans succès. Je ne pouvais pas croire qu’il s’était enfui ! Paolo était allé voir Pierre, mais après avoir appliqué ses doigts sur con cou et avoir écouté sa respiration, il secoua tristement la tête, et alla chercher un tissu pour lui couvrir le visage. Puis, il vint s’asseoir à côté de moi.

« Comment va-t-il ?

– Il survivra si on le soigne vite. Il faut ôter cette flèche…

Il me coupa la parole :

– Chut ! Ils arrivent ! »

Effectivement, les Indiens venaient vers nous. Ils marchaient en ligne, si bien qu’on ne pouvait pas en deviner le nombre. Ils nous entourèrent quand ils atteignirent notre position. Ils avaient toujours leurs arcs, mais baissés. Leur apparence me surprit. Ils étaient très loin des sauvages que j’avais imaginé. Certains hommes étaient torse nu, mais la plupart portaient une chemise. Tous avaient un pantalon, de coton ou de laine. Ils portaient des bijoux en perles, mais pas de plumes ni de maquillage. Certains avaient les cheveux longs, d’autres les cheveux courts.

« Qui êtes-vous et que faites-vous ici ?

Je me tournai vers celui qui avait parlé, dans un anglais correct. Et je ne pus répondre de suite tant je fus surpris. Ce n’était pas un homme, mais bien une femme ! Une femme en pantalon, à côté de guerriers ! A part ses traits plus fins et sa voix, rien n’indiquait qu’elle n’était pas un homme, si bien que je ne m’en étais pas aperçu de suite. Oubliant de formuler une réponse, je me mis à dévisager tous les Indiens afin de déterminer combien étaient des Indiennes. Paolo me tira de mes pensées.

– Nous ne faisons que passer, nous allons en Californie.

– Et il est nécessaire de nous tuer pour ça ?

Interdit, Paolo garda le silence. J’osai un timide :

– Je suis désolé. Notre guide s’est emporté, mais nous, nous n’avons pas d’armes ! Nous ne vous voulons aucun mal !

A ma grande consternation, je me mis à pleurer. De grosses larmes roulaient sur mes joues et des hoquets secouaient mes épaules. J’avais honte de m’exhiber ainsi, je voulais paraître fort. Mais impossible de me maîtriser. L’Indienne parut interdite. Elle chuchota quelque chose au guerrier à côté d’elle, lui confia son arc et vint se mettre à genoux près de moi.

– Nous n’allons pas vous faire de mal, n’aie pas peur. Nous n’avons fait que riposter. C’est ton père ?

Toujours en pleurant, je fis oui de la tête. Elle hésita, et après un silence annonça :

– Nous allons vous emmener chez nous. Nous pourrons vous soigner, et vous pourrez repartir.

Je vis Paolo se raidir. Je n’étais pas particulièrement d’accord, mais quel choix avions-nous ?

Plusieurs Indiens s’approchèrent et prirent soigneusement mon père dans leurs bras. D’autres saisirent Pierre.

– Il est mort, leur signalais-je.

– Nous savons, répondit l’Indienne. Mais nous n’allons pas le laisser là aux vautours. Nous aiderons son âme à passer dans l’autre monde. »

Je gardai le silence. Je n’étais pas particulièrement croyant, mais qui étais-je pour critiquer leurs croyances ? Et pour Pierre, ça ne faisait pas une bien grande différence, je ne connaissais de toute façon pas sa religion.

Nous arrivâmes au bout d’une heure à une espèce de camp, formée de maisons rondes. Les villageois qui étaient là nous regardèrent arriver avec des yeux ronds d’étonnement. Les enfants coururent vers nous en criant, et se mirent à toucher nos vêtements, et, pour les plus grands, notre visage. Tous avaient la peau bien brune, tannée par le soleil, et notre teint clair devait les étonner.

Mon père fut emmené dans une maison, et on m’en interdit l’accès.

« Pas d’homme dans le hogan de guérison, sauf le malade. Ça porte malheur.

J’insistai, arguant que je n’étais pas un homme, mais un enfant, mais l’Indienne se montra inflexible.

– La guérisseuse ne peut pas faire son travail avec un homme à ses côtés. Viens plutôt manger avec nous ! Après quoi, nous nous occuperons des derniers honneurs de ton ami. »

La mort dans l’âme, je la suivis. On me servit un genre de thé, et un potage de haricots. Manger me fit du bien, je me sentais bien mieux après. J’avais vraiment sommeil, et l’Indienne dut le voir, car elle m’emmena dans une autre maison, où des nattes étaient posées au sol. Elle m’en désigna une, et le temps de me coucher, je dormais déjà.

Quand je me réveillai, la nuit commençait à tomber. Je m’étirai et sorti. Les ombres allongées donnaient à tout le village un aspect inquiétant. J’avais l’impression d’être entouré de fantômes. Un Indien vint me voir, me dit quelque chose dans sa langue, et me fit signe de le suivre. Il m’emmena vers l’Indienne qui parlait anglais. Elle s’était changée. Elle portait maintenant une jupe longue en laine et une veste.

« Nous avons tout préparé pour ton ami. Mais il nous faut connaître son nom pour pouvoir l’honorer.

– Pierre. Il était français, précisai-je pour élucider l’étrange consonance. Sa question me fit toutefois singer que je ne connaissais pas le sien, de nom.

– Bien. La cérémonie commencera lorsque la nuit sera tombée.

– Comment va mon père ?

– Très bien, la guérisseuse a pu retirer la flèche, et a recousu la plaie. Il a repris connaissance un moment, nous lui avons dit que tu vas bien. Elle lui a donné des herbes pour le faire dormir, tu pourras sans doute le voir demain. »

Je fus infiniment soulagé à cette nouvelle. Nous allâmes nous installer autour d’un bûcher, ou le corps de Pierre, entouré d’un drap blanc, reposait. Je profitai du calme ambiant pour lui poser quelques questions :

« Quel est ton nom ?

– Je m’appelle Colombe de Pluie.

– Quel drôle de nom !

– Et le tien ?

– Alex.

– Quel drôle de nom ! Ça ne veut rien dire !

– Colombe de Pluie veut dire quelque chose ? Ce n’est pas un prénom.

– Ma mère adore les colombes et il pleuvait le jour où je suis née. Mon nom est mon histoire. Peux-tu en dire autant d’ « Alex » ? »

J’y réfléchis quelques secondes. Non, effectivement. A part que mes parents aimaient le prénom Alexander, qui s’est rétréci pas la suite en Alex, cela ne signifiait rien.

Je songeai que les différences que j’appréhendais chez l’autre n’étaient pas celles qui se révélaient les plus marquantes. Jusque-là, j’avais appris que les femmes indiennes peuvent porter des pantalons, combattre, qu’elles ont le pouvoir d’exclure les hommes de chez elles. Ensuite, les Indiens en général portent des noms d’animaux et d’objets, qui retracent leur Histoire. Ce n’était pas grand-chose, mais c’était suffisant pour apprendre un élément important : les Indiens n’étaient pas les sauvages que l’on décrivait dans les journaux.

Dès que le soleil disparut derrière l’horizon, tout le campement se regroupa autour du bûcher. Les femmes commencèrent à chanter. Je ne comprenais pas, bien sûr, mais il me semblait que le chant ne comprenait pas de mots, juste des syllabes à peine articulées. Certains hommes se mirent à souffler dans des tubes de bois creux, d’autres frappaient sur des peaux d’animaux tendues sur des arceaux de bois. La plupart s’étaient levés, et dansaient de façon saccadée autour du bûcher. Bientôt, une vieille femme alluma le feu, et chants et danses redoublèrent d’intensité. Colombe de Pluie me soufflait des traductions, de temps en temps. Les chants recommandaient l’âme de Pierre à la déesse du Vent.

« Il faut que tu ailles jeter dans le feu les objets personnels de Pierre, pour qu’il puisse les emmener dans l’autre monde », me souffla-t-elle bientôt, en me désignant nos maigres possessions, disposées en tas un peu plus loin.

Je me levais donc, et fouillais pour choisir ses chaussures de rechange, sa petite chaîne en or et enfin, sa flasque en argent. Je ne l’avais jamais vu boire d’alcool, mais il avait l’air de tenir à ce petit récipient. Paolo, qui m’avait rejoint, prit son chapeau et sa paire de lunettes, qu’il ne portait jamais, mais qui ornait toujours sa poche de chemise. Sérieux, nous jetâmes tour à tour nos quelques objets dans le feu, sous le regard attentif de tous les Indiens.

Quand je retournai près de Colombe de Pluie, elle me prit la main, et nous attendîmes la fin de la veillée ainsi, en silence. Il fallut plusieurs heures pour le feu vienne à bout des restes de Pierre. J’allais ensuite me coucher, épuisé.

Je me levai le lendemain alors que le soleil était déjà haut dans le ciel. Chacun vaquait à ses occupations, et plus personne ne me prêtait attention. Je me dirigeai vers la tente de la guérisseuse, et appelait, pour signaler ma présence. Aussitôt, la tenture brodée s’entrouvrit et Colombe de Pluie apparut.

« Tu peux entrer, ton père est réveillé.

Je me précipitai à l’intérieur.

– Papa !

– Alex !

Nous nous embrassâmes une longue minute, soulagés de nous voir enfin.

– Comment vas-tu ? demandais-je enfin.

– J’ai un peu mal, mais je m’en tire bien. Que s’est-il passé ?

Je lui racontai tout.

– Qu’est devenu Jeff ?

Je n’en avais aucune idée. Ce fut Colombe de Pluie qui répondit.

– Il nous a échappés. Il s’est enfui, ce lâche ! »

Papa parut contrarié, et je pouvais le comprendre. Nous l’avions payé une fortune ! Tu parles d’un guide… Quel pleutre !

Papa avait repris des couleurs. Sa barbe avait poussé et cachait ses joues. Mais son nécessaire de rasage avait été perdu dans la bagarre. Il n’avait pas l’air de s’en inquiéter. Il observait tout ce qui se passait autour de nous avec une immense curiosité.

Je le quittai un moment plus tard, pour le laisser se reposer. Je remerciai chaleureusement la guérisseuse, qui ne pouvait pas me comprendre, mais parut comprendre la teneur de mes propos. J’allais m’asseoir avec les enfants pour les regarder jouer. Ils échangèrent quelques coups d’œil, mais m’ignorèrent d’un commun accord. Certains frappaient une balle de chiffon, d’autres chantaient en se tapant mutuellement dans les mains, d’autres encore prenaient soin de poupées de tissu. Je remarquais qu’au contraire de chez nous, filles et garçons jouaient aux mêmes jeux, sans se séparer. Les femmes paraissaient avoir du pouvoir et de l’influence, ici.

Colombe de Pluie vint rapidement s’asseoir mes côtés. Je ne sais pas si elle était chargée de me surveiller, ou de me distraire. Sans doute un peu des deux. Je décidais de lui poser mes questions.

« Les femmes ont beaucoup de pouvoir ici, non ?

– Les femmes décident. Les hommes sont consultés, mais les femmes prennent la plupart des décisions. Elles choisissent leur mari, héritent, commercent, et gèrent la communauté. Elles décident de la guerre, quand il le faut. Heureusement, c’est rare.

– Chez nous, c’est le contraire. Ce sont les hommes qui se chargent de tout ça.

– Je sais. Mais ce que tu dis est faux, ce n’est pas le contraire, car chez vous, les hommes ne tiennent pas compte des avis des femmes. Ici, les femmes prennent la décision finale, mais tout est discuté en public, et tout le monde participe, même les enfants, dès qu’ils sont assez âgés. »

Ce système me stupéfiait. On parlait beaucoup des Etats-Unis comme d’une grande démocratie, dans le monde entier, mais je m’apercevais que puisque le pays mettait à l’écart une grande partie de sa population; les femmes, ça n’en était pas vraiment une. J’avais lu dans le journal qu’en Angleterre, certaines femmes commençaient à réclamer le droit de vote, mais le journaliste se moquait d’elles dans son article, aussi n’avais-je pas appris grand-chose. Les Indiens avaient de toute évidence des choses à nous apprendre.

J’écoutais Colombe de Pluie me parler de son peuple. Ils voyageaient peu. J’avais toujours considéré les Indiens comme nomades, mais elle m’expliqua, avec beaucoup de patience, qu’il existait une multitude de peuples indiens, et que chacun vivait à sa façon. Eux, les Navajos, vénéraient les déesses du Vent et de l’Eau. Ils croyaient aux esprits des plantes, des roches et des animaux, et prenaient garde à ne jamais chasser pendant la période des amours, et ne tuaient jamais un petit ou sa mère. Ils se méfiaient des Blancs, qui ne respectaient rien ni personne, si ce n’est qu’eux-mêmes. Toutefois, ils ne leur voulaient pas non plus de mal. J’appris aussi qu’elle avait appris l’anglais auprès d’un prêtre, qui était resté longtemps avec eux.

Elle m’interrogea ensuite longuement sur mon monde, et considéra que nombre de choses que je lui racontais étaient des absurdités. L’argent, par exemple, lui semblait une notion complètement abstraite et inutile. Je lui expliquais combien j’avais travaillé dur pour m’offrir ma carte. J’allais la chercher pour lui montrer, et lui montrais quelques dollars. Elle examina tout cela avec componction.

« Pourquoi n’as-tu pas travaillé directement pour le droguiste, juste le temps nécessaire pour échanger ton travail contre la carte ?

Cela semblait tellement logique que je ne pus lui donner de réponse satisfaisante. Je parvins à lui expliquer que certaines personnes gardaient leur argent jalousement, et que plus on en avait, mieux on était considéré dans notre société.

– Mais, m’opposa-t-elle, cet argent ne leur tient pas chaud la nuit. Il ne leur apporte ni amour, ni famille, ni satisfaction, puisqu’il leur en faut toujours plus. Et dans l’autre monde, l’argent est inutile. Mieux vaut manger à sa faim et avoir des amis. Avec eux, on peut s’échanger tout ce dont on a besoin, les redonner quand on ne s’en sert plus, et ça évite d’abîmer la terre pour fabriquer toutes ces choses en de multiples exemplaires, dont on ne se sert de toute façon jamais en même temps. »

Je ne pus qu’approuver.

Notre séjour chez les Navajos dura quelques semaines. Nous y furent très bien traités, sur un parfait pied d’égalité avec tout le monde. J’aidais parfois aux travaux des champs, ou auprès des chevaux.

Mon père vient me voir un soir.

« Il serait temps de repartir. Paolo veut continuer son chemin.

Je me sentis triste. Mais notre place n’était pas ici.

– Nous ne sommes pas obligés de partir à Los Angeles. Nous pourrions nous établir dans la ville voisine, et tu verrais souvent Colombe de Pluie. De l’or, il y en a aussi dans le fleuve Colorado… »

Je n’étais plus si persuadé qu’il nous fallait chercher de l’or. Une jolie maison, un travail qui me rendrait heureux, et plus tard, une épouse intelligente suffirait à mon bonheur.

L’or, je l’avais déjà trouvé.

Emilie Levraut

 

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